écriture

Tous les articles de la catégorie écriture

Journal d’un louveteau garou – tome 3

Publié 25 novembre 2019 par Sharon et Nunzi

Petit transfert du journal d’un louveteau garou, en toute discrétion, sur mon blog

Cher journal,

Il fait, paraît-il, très froid, mais nous ne le sentons pas vraiment. Nous sommes des louveteaux, après tout, et je vous fais grâce des cours de SVT sur notre morphologie, notre résistance, etc, etc…. Cependant, il fait froid, et le concert de la chorale est dans deux semaines.
Deux semaines.
J’avais presque oublié la chorale.
Presque.
Seulement, pour des raisons que je ne m’explique pas vraiment, les gentils choristes sont séparés en deux groupes :
– ceux qui chantent juste ;
– ceux qui sont pleins de bonne volonté.
Et là, nos oreilles souffrent énormément.
Ajoutons à cela que la salle de madame Cobert est vraiment maudite en ce moment. Entre les extraterrestres, les petits lutins, les fantômes et les fuites d’eau au plafond, cela fait beaucoup.
Le prochain élève qui commet une bêtise est prié de trouver une excuse originale.
Merci d’avance.
Sur ce, je retourne à mes vocalises.
Anatole Sganou, 1e Bleu.

Carnet du grand écrivain – 44

Publié 17 novembre 2019 par Sharon et Nunzi

Carnet 44 :
Charles-Marie Liénart raconte, à nouveau, « l’accident de chasse » qui causa la mort de maître Jules Flandrin – et ses conséquences – à Hippolyte et Emma.

– Qu’est devenu son office ?
– Jules Flandrin fils venait de terminer ses études de notaire, tout comme je venais de terminer mes études de médecine. Il a donc repris vaillamment la charge de son père. Il aurait paru plus logique qu’il choisisse un gendre parmi ses clercs, pour ensuite l’associer à son étude : maître Flandrin n’aimait pas partager. Puis, il avait dû renvoyer un de ses clercs. Bien sûr, il ne l’avait pas présenté ainsi – il ne pouvait accuser ce garçon, qui tenait plus du vieux garçon si mes souvenirs sont exacts, de vol, vu les tripatouillages auxquels lui-même se livraient. Non, il dit que le cher homme avait eu besoin de regagner sa région natale pour soigner sa pauvre mère souffrante.
– C’était peut-être vrai, après tout.
– Disons sa pauvre mère abusive. Sa région natale n’était qu’à trente kilomètres, j’ai eu l’occasion de le retrouver lors d’un mariage, il avait paru fort marri de me voir, puis fort soulagé de constater que je ne lui parlais pas de maître Flandrin.
– Il nous faut cependant éclaircir un fait : qu’est devenue Jeannette Flandrin ?
– Je vous l’ai dit, martela Charles-Marie, elle est entrée dans un couvent. Ce n’est pas très romanesque, je le sais, cependant, il faut vous contenter de cette vérité.
– Quelle couvent ? demanda Emma.
– Je ne me suis jamais posé la question. Je n’étais pas très clérical, et j’ai célébré la loi de 1905.
– Vous vous êtes bien peu préoccupé de votre ancienne fiancée.
– Oui, répondit Charles-Marie franchement, je ne m’en suis pas préoccupé, c’est un fait. J’ai appris, au moment de la naissance de la seconde fille de Jules Flandrin, qu’elle était décédée, et qu’elle avait été enterrée dans le cimetière de son couvent. Je n’ai jamais su à quelle date exacte elle est décédée, c’est vrai. Voyez-moi comme un monstre d’égoïsme, je n’en ai cure. J’ai toujours déposé des fleurs sur la tombe de Caroline Lemasson, et sur celle de Graziella Lefort.
– – Caroline Lemasson, je me souviens que vous nous aviez dit qu’elle était morte accidentellement. Mais Graziella Lefort, qui était-ce ?
– Sa tombe est toujours visible, toujours fleurie au cimetière.
Il est des patients qui nous marquent plus que d’autres. Elle est morte d’une pneumonie à l’âge de quatorze ans. Son père, le directeur de la briqueterie de la ville, était mort six mois plus tôt. Et Graziella était amie avec ma fille Marie. Voilà, il n’est rien d’autres à dire, des morts comme il y en avait tant. Et pour Caroline, sachez qu’elle était ma sœur de lait, si vous voulez tout savoir.
– Ne venez pas me dire que sa mort accidentelle n’était pas accidentelle !
– Si, elle l’était. Elle s’est vraiment noyée dans la Seine, je peux même vous montrer où si vous avez vraiment envie de le voir avec vos yeux de fantômes. Son mari venait de la quitter. Et oui, à cette époque, c’était déjà possible ; il venait de la quitter, mais attention, pas de divorcer, non, il a simplement mis les voiles vers une destination inconnue. Même quand ses enfants se sont mariés, quinze ans plus tard, on n’a pu retrouver sa trace. Il existait une formule juridique pour pallier à cette absence – heureusement.
– Quelle couvent ? reprit Emma.
– Vous êtes obstinée ! Mais en quoi cela vous intéresse-t-il tant ?

– Il y avait un couvent dans un des hameaux de la ville. Pourquoi partir loin, comme vous avez semblé le dire ?
– Ma très chère Emma, je connais parfaitement ce couvent, puisque mes filles y ont été élèves. Oui. Les sœurs enseignaient, elles avaient – elles ont toujours d’ailleurs – l’obligation de travailler. Dans l’état où était Jeannette, il lui fallait un couvent lointain, et clos.
– Je suis désolé, reprit Charles-Marie, vous paraissez choquée, Emma, et il l’enveloppa d’un halo bienveillant. Je n’ai jamais voulu savoir. Ma mère en savait plus, certainement, puisqu’elle a su que l’enfant n’avait pas vécu. Elle l’a su par notre bonne, qui l’a elle-même su de la bonne des Flandrin, qui avait surpris une conversation. Je ne sais combien de personnes ont su, beaucoup sans doute.
– La mortalité infantile était forte à l’époque, murmura Emma.
– Elle est d’autant plus forte quand l’enfant est issu d’un inceste.
Le moins qu’Hippolyte pouvait dire, c’est que le fantôme du docteur Charles-Marie Liénart s’y connaissait pour glacer autrui.
– C’est pourtant simple : Jeannette était étroitement surveillée. Très étroitement. Pas de domestiques masculins dans la maison. Le jardinier-palfrenier-conducteur de la voiture couverte ? Au jardin, à l’écurie, éventuellement à la cuisine, mais certainement pas dans la maison. Jeannette ne sortait que dans la cour intérieure, soigneusement entretenue par sa mère, qui vouait une passion aux fleurs. Alors, je vous demande un peu, si ce n’est son propre père ou son propre frère, qui pouvait être le géniteur de cet enfant ?
– Madame Flandrin n’aurait rien vu ?
– Elle ne voyait pas grand-chose. Une légende veut que Jeannette soit revenue en ville pour se venger. Faites moi confiance, si elle était revenue, même âgée, même très changée, je l’aurai reconnue : les yeux ne changent pas. Si cela peut cependant vous rassurer, retrouvons son acte de décès.

Carnet du grand écrivain – parenthèse Gabrielle Pastourelle

Publié 26 octobre 2019 par Sharon et Nunzi

Au chapitre 25 du carnet, au chapitre 30, il est question de Gabrielle Pastourelle. Qui était-elle ?

Quelqu’un qui aurait pu mal tourner, vous dirait le docteur Charles-Marie Liénart, l’ancien maire de la commune. Il s’en était fallu de peu en fait, de presque rien, pour la faire basculer de personne qu’il n’appréciait pas du tout, dont il se méfiait même, à une jeune femme dont il avait envie de se soucier.
Gabrielle Pastourelle était institutrice.
Elle avait été élevée par sa grande-tante Valentine Pastourelle, une veuve qui n’avait plus d’enfants – ses deux filles, Caroline et Clara, étaient mortes alors qu’elles n’avaient pas dix ans. Valentine lui avait légué une petite maison où elle avait vécu. Elle lui avait permis de devenir institutrice. Gabrielle n’était pas très jolie, elle n’avait pas d’appui. Elle était amoureuse du bel Antoine, qui lui aimait Marie, qui elle aimait… et bien Antoine. Ils se marièrent, et après la naissance de leur deuxième enfant, Marie tomba gravement malade. Gabrielle se jeta au cou d’Antoine, qui la repoussa. Elle en éprouva une profonde colère, elle envisagea le pire.
Puis elle envisagea l’avenir.
Et elle rencontra un autre déçu de la vie, qui, finalement, se retrouva très heureux avec elle. Lucien avait été rejeté par Henriette Flandrin, non parce qu’elle en aimait un autre, mais parce qu’elle n’aimait qu’elle-même.
Gabrielle, ou le point de bascule.

Pour être véritablement complet, je devrai vous préciser que Gabrielle était née chez sa grande-tante. Qu’elle avait été présentée à la mairie comme telle, « née chez Valentine Pastourelle », de parents inconnus, et qu’elle avait été adoptée par la dame pas si vieille que cela, qui était en mal d’enfants. Elle était bien sa grande-tante, qui avait accepté de couvrir les frasques de son neveu préféré. La vie peut être simple et compliquée à la fois.

Carnets du grand écrivain – 43

Publié 19 octobre 2019 par Sharon et Nunzi

– Vous ne nous avez jamais raconté l’accident de chasse.
Charles-Marie eut un geste vague, las, comme s’il souhaitait renvoyer ce souvenir dans le passé.
– Je l’ai tant raconté. Je l’ai tant revécu. J’ai du mal à me souvenir ce qu’était la vie avant, et pourtant, elle n’était pas si simple.
Je devais me marier à Jeannette Flandrin. Je crois que ma mère regrettait ces fiançailles, parce qu’elle ne croyait plus que cette union mettrait fin à la rivalité entre nos deux familles, parce qu’elle recherchait une union plus prestigieuse à ses yeux : je focalisais, en tant que fils unique involontaire toutes les ambitions de ma mère. Elle avait vécu ce petit jeu des alliances et des contre-alliances avec son propre mariage et celui de ses soeurs, il n’était pas question d’amour, mais de profit, et de bonne entente, malgré tout : les Larmantin n’auraient jamais forcé une de leur fille à contracter une union qui lui aurait déplu. Ma mère a choisi de quitter sa région natale, tout comme ma fille a accepté d’épouser un aristocrate bourguignon. Hippolyte, sur ce sujet, je ne vous apprends rien.

Ce matin-là, nous partîmes à la chasse, moi, le notaire Flandrin, le pharmacien Viallard, et deux autres notables, Charles Morin et Daniel Courtain. Tous avaient l’âge d’être mon père, aucun n’était venu avec leurs fils, soit parce qu’ils étaient trop jeunes, soit parce qu’ils étaient souffrants, comme le jeune Jules Flandrin. Il n’était pas si malade que cela, il était simplement paresseux. Il s’est reproché toute sa vie de ne pas être venu ce jour là. Il m’a donc reproché d’avoir tué son père. C’est moins lourd à porter.
Avec nous, se trouvaient Albert Ancelin et Louis Clerc, nos deux rabatteurs. J’avais aussi mon propre rabatteur en la personne de François Lemasson.
– Ce nom revient souvient.
– Son père a été blessé le même jour que mon père a été tué en 1870. Sa mère effectuait des travaux de coutures pour nous. Sa soeur Caroline s’est noyée dans la Seine en cueillant des osiers. Et sa femme, Eugénie, et bien, c’était notre gouvernante, enfin, elle le deviendrait, pour l’instant, elle et George étaient mariés, avaient quatre enfants, et Marie, la cinquième, naîtrait deux ans plus tard. Percy, évitez de me lancer des regards noirs, je vous avais bien dit que vous connaissez l’histoire, même partiellement. François n’était pas tant là en tant que rabatteur, il était là pour me protéger, et m’empêcher de trop m’exposer. Cela ne risquait pas. Viallard, Morin et Courtin s’étaient mis en embuscade dans un taillis en attendant que le sanglier soit rabattu vers eux, ils n’auraient plus ainsi qu’à tirer et à le tuer – charge à Valentine Ancelin et Marie-Louise Clerc de cuisiner la bestiole.
J’avais stoppé net François, et lui avait dit d’attendre avec moi à l’orée de la forêt. J’avais emporté, en plus de mon fusil, un jeu de cartes, et cela me passionnait bien plus que les tirs. J’étais adossé à un arbre, François était assis à mes côtés, nous regardions le champ face à nous, et le pauvre était chargé d’écouter mes discours chargés d’ennui sur la chasse – je détestais, je déteste toujours – sur mon futur mariage, sur tous les sujets qui me passaient par la tête. Georges dodelinait de la tête en signe d’assentiment. Soudain, nous entendîmes un tir puis le silence, un silence anormal. Oui, si le sanglier avait été tué, il y aurait eu des cris de joie, s’il avait été raté, des grognements – les quatre chasseurs n’étaient pas si loin. Non, c’est un cri horrifié qui nous parvint. Moi et François toujours sur les talons, nous les rejoignîmes très vite. C’était Viallard qui avait crié, maître Jules Flandrin s’était suicidé. Il ne nous fallut que peu de temps pour nous mettre d’accord : son arme s’était enrayée, il avait voulu se rendre compte de ce qui s’était passé, le coup était parti et l’avait tué.
Pourquoi si peu de temps pour se mettre d’accord ? Parce qu’il était impensable, à cette époque, qu’un homme puisse se suicider, et donc être privé des sacrements de l’église.
– N’avez-vous pas craint, dit Alexandre Lebrun d’une voix tremblante, de couvrir un meurtre.
– Non.
La voix claqua, sèche.
– Ce que nous avons vu ne laissait pas place au doute. Il n’est pas besoin de vos experts modernes pour reconnaître un suicide. Viallard, Morin, Courtain étaient ensemble, ils reconnurent eux-mêmes qu’ils ne guettaient qu’une chose, ce fichu sanglier qu’Ancelin et Clerc devaient débusquer – bien sûr, la chasse s’arrêta là. Alors, monsieur l’écrivain, je veux bien que vous imaginiez un complot entre ses trois hommes, dont l’un fit un malaise en découvrant le corps, je veux bien que vous imaginiez que les rabatteurs aient pu s’allier pour tuer le notaire – pour quelles raisons, je vous le demande, eux qui n’avaient aucun bien, et ne travaillaient même pas pour lui. Je veux bien qu’une personne ait jailli de la forêt, qu’elle ait arraché des mains le fusil à maître Flandrin, et l’ait tué à bout touchant : il est plus simple de convenir qu’il a mis fin à ses jours. C’est lui qui a choisi de s’isoler, par rapport aux trois autres, pour, avait-il dit, avoir une chance de tirer en premier. J’étais resté à l’arrière. Nous avons tous eu l’impression de nous être fait rouler.
– Il n’a pas laissé de lettres.
– Non. Pas sur lui, en tout cas. Et s’il a laissé le moindre écrit chez lui ou à son étude, nous n’en avons jamais rien su.
– Pas d’enquête.
– Les accidents de chasse étaient nombreux, plus nombreux qu’on ne le pense. On ne put empêcher quelques rumeurs. Non, pas le fait que je l’ai tué pour hériter plus vite, le fait qu’il s’était tué parce qu’il était ruiné.

Carnets du grand écrivain – 42

Publié 9 octobre 2019 par Sharon et Nunzi

– Se pencher sur le passé, c’est épuisant, dit Alexandre Lebrun.
Je vous épargne les réponses de Percy. Disons, un grognement toutes les trois phrases. Parfois, Alexandre se demandait même si ce n’était pas Winston qui répondait à la place de son maître.
– Géraud de Santeuil balaie en quelques lignes la famille de Marie Liénart : « Les Larmantin avaient quatre filles, Marie, Rose, Claire et Justine. L’aînée fut mariée à Georges Liénart, riche propriétaire terrien, ses deux soeurs cadettes firent elles aussi de belles unions, Justine mourut jeune ».
– Il ne cède pas à la tentation des ragots pour une fois, c’est positif, interrompit le fantômatique Charles-Marie Liénart.
Alexandre ne se faisait jamais à ses apparitions intempestives.
– Selon la rumeur, Justine a été accusée d’avoir été substituée à ma mère, pour éviter qu’à son décès – au décès de ma mère, donc – je ne fus placé. Justine aurait également été assassinée en plein champs – elle est morte dans son lit, après quatre années de maladie. Elle avait des rémissions, parfois. C’est là que nous allions nous promener dans les champs, avec Françoise, notre gouvernante.
Charles-Marie se mit à chantonner, d’une voix claire et limpide :
Le seigneur de Radicatel
n’aime son château ni son donjon
Le seigneur de Radicatel
cherche son double en tout lieu
Le seigneur de Radicatel
n’a que faire des gens ni des gueux
Le seigneur de Radicatel
fut heureux si on l’en croit
En ce château, seul et gelé.

– Cela ne veut rien dire !
– Ce n’est pas moi qui l’ai écrit. Cependant, cela me donne une indication importante sur l’endroit qu’il faut chercher !

– Onze kilomètres et demi.
– Oui, mais la description correspond. Des maisons de maître, d’immenses corps de ferme, on peut en trouver beaucoup. Des demeures avec une tour nommé le donjon, y compris sur les plans cadastraux, ce n’est pas si fréquent. Il ne nous reste plus qu’à trouver les propriétaires successifs de ce domaine, si tant est qu’il n’est pas resté dans une seule et même famille.
– Ceci ne nous explique pas comment il a pu avoir l’idée de faire construire des fermes identiques, et aussi loin de chez lui.
– Dix kilomètres, de nos jours, ce n’est rien, et à l’époque, ce n’était pas tant que cela, il ne faut pas non plus exagérer. Je me souviens qu’en 1968, à Calledent, commune distante de quinze kilomètres au Sud de notre bourg, l’une des plus grandes fermes du village a été rachetés par des agriculteurs venus tout droit du Nord-Pas-de-Calais. Comment ont-ils eu l’information, pourquoi sont-ils venus jusque là, je l’ai peut-être su, j’ai complètement oublié. Ce que je sais, par contre, c’est qu’un de leur champ fut très utile pour l’atterrissage et le décollage d’avion qui se devaient de passer inaperçu.

Il ne fallut pas tant de temps que cela pour retrouver le nom des propriétaires de cette demeure, de les relier à la ferme de l’Est, à la ferme de l’Ouest – un peu plus, et l’on se croirait dans le Magicien d’Oz. Il signait bien Radicatel. Charles Morin de Radicatel. Le nom fit tiqué le docteur Liénart.
– Morin. J’ai connu un Clément Morin. Il était l’un des cinq participants lors de l’accident de chasse qui a tout déclenché.

Carnet du grand écrivain – 41 bis

Publié 28 septembre 2019 par Sharon et Nunzi

Si on avait demandé à Lucien et à Jacques ce que cela sentait, dans l’air, en ce beau jour de 1940, ils auraient répondu : l’odeur de la trouille. Ils n’auraient pas pensé à la fraîcheur de l’herbe verte, à la douceur du parfum du chèvrefeuille, ou encore à l’âcreté de la bouse de vache, celle qui était là, à un mètre du fossé où ils étaient tapi. Non. Ils auraient parlé de la peur, purement, et simplement. Elle flottait dans l’air, elle s’étendait tout autour d’eux, bien plus forte que la puanteur de la fumée qui s’élevait là-bas, à l’autre bout du champ des Nortois.
– Ils sont allés plus loin qu’en 1915.
Lucien serrait les dents à cette remarque de Jacques. Oui, plus loin, bien plus loin. Pourtant, ils étaient déjà venus là, ici même, pendant la guerre de 70, alors que seules des milices bourgeoises avaient défendu ce qui ressemblait à une ville. Ce qui était pour eux, leur ville.
Seulement, les victimes de 1870, on n’en parlait pas. Elles n’étaient pas très nombreuses. Elles étaient même au nombre de deux. On ne pensait pas à l’époque que l’on érigerait un monument pour les victimes de la première guerre mondiale – parce qu’on n’imaginait pas un tel carnage. Parce qu’on avait perdu l’Alsace Lorraine aussi.
Non, ils auraient répondu, si un romancier, apprenti ou confirmé, leur avait posé la question :
« Qu’est-ce que cela peut vous faire ? Fuyons ! »

Vous allez me dire : « mais, cette scène, Lucien, Jacques, vous nous en avez déjà parlé ».
Oui.
Sauf que Percy, Alexandre Legrand, Charles-Marie, Hippolyte et Emma se trouvaient exactement à cet endroit, parce qu’ils avaient découvert…. mais laissons-leur la parole.

– Nous avons l’air d’une bande d’idiots.
– A qui le dites-vous ?

La voilà donc, la fameuse sente de Radicatel. Non, pas un village, pas un hameau, surtout pas un château, simplement, des terres agricoles à perte de vue, un fossé, des haies, un endroit pour se cacher. Comme si presque rien n’avait changé.
– J’ai l’impression désagréable, murmura Percy, de m’être fait rouler ! Hippolyte, « Radicatel » ne serait pas un de vos noms, par le plus grand des hasards ?
Hippolyte, les yeux rêveurs, semblait perdu dans ses pensées. Il éclata cependant de son rire suraigu.
– Non, nous avons laissé cette manie à d’autres familles. Nous nous appelons simplement « Carduel », nous n’avons jamais senti le besoin d’ajouter d’autres noms au nôtre, contrairement à nos charmants cousins de Nanterry. Je ne me sens guère le courage de chercher à la ronde les manoirs qui auraient pu s’étendre ici. Qui sait ? Il est bien des châteaux qui furent démolis, parce qu’en ruine.
– Je n’ai pas l’impression, souffla Percy, que quoi que ce soit ait été construit ici.
– Le temps recouvre bien des choses, reprit Hippolyte, mais là, je crois que vous avez raison. Je ne sens rien, aucune vibration. Encore un petit rigolo qui a voulu se doter d’un nom aristocratique.
– Ou d’un pseudonyme, dirent ensemble Percy et Charles-Marie.
– Vous pensez à quelqu’un en particulier ?
– Non, précisa Charles-Marie. Nous cherchons quelqu’un dont Radicatel est peut-être un nom parmi d’autres, qui aurait réussi à se fondre dans le bocage normand dans les années 1860, tout en faisant construire deux fermes identiques qu’il n’habitait pas, mais où il se rendait, avant de les vendre, lassé. Si je ne savais que c’était impossible, j’aurai pensé à mes grands-parents maternels que je n’ai pas connus. Ils ne manquaient pas d’ambition. Et si vous me dites « pourquoi, impossible ? » parce que j’aurai forcément connu cette part d’héritage.
– Et du côté de votre père ?
– Il ne possédait qu’un unique et grand domaine qu’il avait agrandi grâce à la copieuse dote de ma mère. Le peu que je sais de lui : il était pour l’expansion, agrandir de plus en plus le cercle, le cercle familial, le cercle de ses terres. Nous sommes loin de mes terres familiales.
– Mouais, termina Percy. Un progrès comme un autre. Sinon, Charles-Marie, comment le souvenir de cette sente vous est-il revenu  ?
– Je m’y promenais étant enfant. Ou plutôt, je m’y suis promené quelquefois, avec ma tante Justine, la jeune soeur de ma mère. Elle me chantait une comptine sur le seigneur de Radicatel, mais c’était tellement enfoui dans mes souvenirs que ce fut difficile à retrouver.
Emma, dit-il en s’adressant à la jeune fille, qui avait à nouveau sombré dans un mutisme morose, ma tante Justine est morte presque au même âge que vous.
Emma écarquillait maintenant les yeux, serrant dans son poing gauche sa médaille de baptême.
Je ne sais pas comment elle a connu ce nom, ce lieu, et je n’ai pas envie de déranger son repos pour lui demander. Nous sommes assez grands, assez vieux, pour trouver nous même.

L’envers des carnets du grand écrivain – XI

Publié 19 septembre 2019 par Sharon et Nunzi

Oui, un peu d’écriture, pour éviter de vous parler de l’enquête qui a lieu actuellement chez nous : comment le griffoir a-t-il traversé notre chambre pour finir juste à côté de la maison de toilette ? Non, revenons plutôt au grand écrivain et à ses cauchemars.

– Cauchemars, cauchemars, il faut le dire vite…
– Ah, si quand même ! Après ce qui s’est passé hier, j’ai rêvé que mes personnages protestaient parce que je n’écrivais pas le dénouement de l’histoire assez vite et que je préférai participer à l’émission « Sortez-moi de la jungle, je danse avec une starlette ». Comme si moi-même je ne savais pas que je patinais rageusement pour terminer cette intrigue, après mon énorme coup de blues post-hélicoptère ! Je ne veux plus d’aucune solution de facilité, promis, je ne cèderai pas à la tentation, je ne veux pas un retournement de situation tels que « ah, finalement, Emma n’est pas morte « de peur », elle a été assassinée, et elle sait très bien par qui ». La solution est peut-être là, juste sous nos yeux, ce que je me répète depuis six mois, ce n’est pas une raison pour mettre par terre tout ce que j’ai écrit. Je ne veux pas non plus me ronger les sangs à cause de prétention philosophique.
– ?
– Oui, je raconte des histoires, je ne veux rien prouver, rien démontrer. La seule chose que je veux dire – et encore ! c’est que la guerre a fait plus de victime qu’on ne le pense, qu’il y a eu des victimes civiles dès 1940. Dans les romans sur la seconde guerre mondiale, on trouve toujours deux catégories de personnes : les héros, les salauds. On oublie la majorité de la population, qui s’est contenté de survivre. Jacques Gamelin a dit aux allemands que c’était un accident.
– Vous avez repris votre histoire.
– Non, je vous parle de Guillaume, on est bien d’accord qu’il boitait et que les allemands n’avaient pas forcément de tendresse pour les personnes qui n’étaient pas en pleine possession de leur santé physique et mentale.
– C’est rien de le dire.
– Quand les allemands sont venus et qu’ils ont questionné Jacques Gamelin sur la boiterie de Guillaume, il leur a dit : « accident au cours d’une moisson ».
– Un historien vous répondra qu’en 19410, on ne savait rien, au fin fond de la campagne normande, de ce que faisaient les allemands.
– Oui, mais Jacques Gamelin avait pour principe de leur dire la vérité le moins possible.

***

– Je ne les aime pas, disait Jacques.
– Je n’aime pas les voir en France, lui répondit Lucien. Je ne pensais pas les voir occuper la France.
Alors, si l’on était dans un beau roman historique bien réussi, on vous dirait que Jacques et Lucien allaient créer un réseau de résistance. Non. Seulement, ils ne parleraient pas s’ils n’y étaient formellement obligés, à des soldats allemands. Ils seraient au courant de certaines choses, de certains faits, de personnes qui étaient cachées, puis qui partaient…Oui, il est des personnes qui collaboraient, comme partout. Pour Lucien, l’idée de converser avec des allemands était au-dessus de ce qu’il pouvait supporter. Alors oui, nous sommes au XXIe siècle, et la réconciliation est venue. En 1940, Lucien ne pouvait pas oublier ses deux années de guerre – et son bras mort, inutilisable, les lui rappelait aussi, même si à cause de lui, la guerre s’était terminée plus tôt.

Jacques avait débouché un litre de vin « un que les allemands n’auront pas ». Il avait invité Guillaume à boire avec eux – aussi.
– Et s’ils arrivaient ? Le couvre-feu !
– On aurait le temps de les voir venir, de les entendre. Nous sommes suffisamment isolés comme cela.
Jacques avait pris soin de cacher quelques bouteilles. Dans l’écurie. Sous un tas de foin. Tout au fond.
– Savez-vous qui est très proche de la Kommandantur ?
– Aucune idée, dit Lucien.
Enfin, si, il connaissait la famille qui vivait – malheureusement pour elle – non loin du magnifique manoir que la Kommandantur s’était adjugé, un jeune couple et leurs trois gamins. Il ignorait qui était proche d’elle.
– Eugène Dèspres. Le mari d’Elisabeth Flandrin. Je suis sûr que c’est elle, je l’ai reconnue. Elle devrait être contente, plus un Liénart ne vit ici.
Lucien se resservit. Elisabeth Flandrin, bon sang ! La dernière fois qu’il l’avait vue, c’était dix-sept ans plus tôt, à la mort de son père, mort dont on n’avait jamais levé le mystère, en dépit d’investigations poussées. Encore une. Lucien dormirait dans la grange, Gabrielle et les enfants étaient chez sa mère, à Rouen. C’est en les accompagnant qu’il avait croisé, dans les rues, les docteurs Liénart père et fils. Quelle n’avait pas été leur surprise ! Charles-Marie Liénart, un homme qui n’aurait pas dû vivre aussi longtemps pour voir la France occupée. Il se disait très diminué par l’âge, par les rhumatismes, il quittait la ville pour rejoindre sa fille en Bourgogne.
– Ma soeur, depuis son veuvage, est bien seule, précisa Edouard Liénart.
Lucien avait bondi. Voyons, Claire Liénart, devenue Nanterry par son mariage, était encore jeune…
– Son mari nous a quittés après une maladie fulgurante voici quatre ans déjà. Son château a été réquisitionné, mais elle a été autorisée à conserver quelques pièces pour elle-même, ses quatre fils mineurs et son beau-père. Mieux : notre père a eu l’autorisation de les rejoindre. Quelle générosité, murmura le jeune docteur.
Lucien avait acquiescé, très légèrement, le véritable message était limpide. Et il cherchait déjà un moyen de lui faire savoir que les Flandrin étaient de retour – et de quelle manière. Oui, Lucien se méfiait de tout, de tout le monde – sauf en la famille Liénart. C’est le vieux docteur qui l’avait rafistolé.