Carnets du grand écrivain – 49

Publié 22 octobre 2021 par Sharon et Nunzi

Le grand écrivain poursuit la piste dite « Renée Flagrier ». Il savait pourtant que ce qu’il écrivait sur elle était loin de sa réalité, la réalité de Renée. Que son histoire, la raison pour laquelle elle s’était tuée, n’avait rien à voir avec lui. Pourtant, il continue à écrire dans cette voie – parce qu’il est romancier, non historien.

Et Renée est morte, parce qu’elle pensait que, si elle quittait son fiancé, il la tuerait.
Elle s’était confiée à Geneviève et à Louise.
Elles le détestaient toutes les deux, copieusement.
Mais… Il ne l’avait pas tué.
Et si nous nous tournions vers lui, vers cet homme ordinaire, ni moins pire ni meilleur qu’un autre.
Lui non plus n’avait pas compris ce qui s’était passé.
Et que se serait-il passé si Renée lui avait annoncé « je te quitte ? »
Il aurait pris une bonne cuite. Deux bonnes cuites. Trois bonnes cuites. Puis, il se serait dit : « une de perdue, dix de retrouvées. » Et ses copains auraient approuvé. Ils lui auraient dit qu’il avait raison, lui auraient donné de grandes claques dans le dos. Lui auraient dit de continuer à aller au bal, de regarder autour de lui. Il n’aurait plus été seul très vite, se serait marié et aurait eu trois ou quatre enfants.
Dans la réalité, Renée s’est suicidée, et personne n’a compris pourquoi.
Il en a voulu à la terre entière, sans penser qu’il était responsable. En quoi aurait-il pu être responsable ? Ils allaient se marier !
Tirer sur quelqu’un ? Il aurait fallu qu’il ait une arme, et il n’en avait pas touché une depuis le service militaire. Il n’était pas très bon en tir.
Il ne serait toujours pas très bon en 1940, soit un an après la mort de Renée, quand il serait envoyé sur le front. Il mettrait trop de temps à tirer, et c’est lui qui se prendrait une balle dans l’épaule et une autre dans le dos.
Il survivrait, il s’en remettrait, il se marierait même en 1946, pour divorcer trois ans plus tard. Il se remarierait en 1954, irait de temps en temps poser une fleur sur la tombe de Renée. Il croiserait un jour Geneviève, emmitouflée dans un lourd manteau de laine. Il ne l’avait pas vu depuis… quoi ? Dix-neuf ans ?
Vivre dans la même ville et ne pas se croiser.
Elle lui donna des nouvelles.
Les événements s’étaient accélérés. Elle s’était mariée peu avant la mobilisation de 1939, elle avait eu une première fille très rapidement, elle l’avait appelé Renée. Puis, une seconde, Eugénie. Après guerre, un fils, Robert et une dernière fille, Juliette.
– Que des prénoms de morts, lui avait-il dit.
– Pour que quelqu’un se souvienne encore d’eux.

– Que des prénoms de morts ? répéta Hippolyte.
Emma lui rappela qu’Eugénie était le prénom de la dernière fille des propriétaires de la ferme de l’est. Juliette, c’était le prénom de la soeur du mari de Geneviève, morte en bas âge.
– Et Robert ?
Hippolyte avoua son ignorance, Emma aussi. Une piste, peut-être ?

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