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Carnet du grand écrivain – 46 (et tant pis pour la numérotation)

Publié 29 août 2020 par Sharon et Nunzi

Presque deux mois sans tenir les carnets du grand écrivain. Petit rappel : Hippolyte de Carduel (ou plutôt son fantôme) aide Emma, décédée en 1940, à retrouver comment et pourquoi elle est morte. Ils ont aussi l’aide de Charles-Marie Liénart, fantôme qui connaît bien la ville. Percy et le grand écrivain (normal, c’est lui qui écrit cette histoire !) interviennent de temps en temps.

Hippolyte tardait à s’engager dans la conversation – et Charles-Marie savait attendre.
– Je reste persuadé qu’Emma a vu quelqu’un qui n’aurait pas dû être là, parce que cette personne aurait dû être morte.
– Nous sommes en 1940. Il n’y a pas encore eu beaucoup de morts au combat, et même dans ce cas, les nouvelles tardaient à arriver.
– La guerre n’est pas la seule cause de mort.

Emma détestait cela, elle détestait être le centre de l’attention. Et pourtant, elle savait qu’Hippolyte agissait ainsi pour elle.
– Non, mis à part mes parents, personne n’était mort dans mon entourage. Et j’ai veillé mon père, j’ai veillé ma mère : ils étaient morts !
Hippolyte ne remettait pas leur décès en cause.
– Qui travaillait à la ferme avant Guillaume ?
– Je ne me souviens pas. Personne, j’ai l’impression. Enfin, si, mon père. Des journaliers, peut-être. Je ne prêtai attention à aucun d’entre eux, ils allaient et venaient, ce n’était jamais les mêmes. Ils étaient plus nombreux au moment des moissons, je me souviens de l’accident de Clotilde.
Grand claque sur le front de Charles-Marie. Hippolyte le regarda curieusement.
– Vous vous souvenez de la ferme de l’Est ?
– Oui, et ne me demandez surtout pas d’y retourner. La souffrance suinte des murs, littéralement. Je me demande comment des vivants peuvent supporter cela, alors que moi, je ne le puis.
– Justement, quasiment personne ne vit dans cette ferme. Vous souvenez-vous de cette chambre dans laquelle vous vous sentiez particulièrement mal ? Je me souviens maintenant : c’était la chambre d’Eugénie, la fille. La troisième de la famille, après Julie et Marie. Elle est morte dans d’atroces souffrances, à cause de la tuberculose, mais ce qui l’a achevé, c’est le suicide de sa meilleure amie, Renée Flagrier.
Hippolyte sursauta, forcément.
– Un suicide, vous êtes sûr ?
Charles-Marie grimaça.
– Malheureusement oui. Mon fils, Edouard, avait constaté le décès et m’en avait longuement parlé. C’était bien un suicide, aucun doute possible bien que… Il n’a jamais compris comment elle avait pu se procurer un pistolet, des munitions. Mon père a été chasseur, j’ai chassé – un peu – et je n’ai jamais eu de pistolets entre les mains. Comment une gamine de 17 ans, orpheline, ouvrière dans l’une des usines du village a pu faire reste un mystère pour moi. Pour nous tous à l’époque. On a bien » Il s’arrêta, le regard perdu dans le lointain « suivi une piste, posé quelques questions. Le directeur de l’usine. Il avait un pistolet, mais justement, il l’avait, son pistolet.
– Avait-elle laissé une lettre ?
Charles-Marie éclata de rire. Sans joie aucune.
– Elle ne savait pas écrire. Oui, c’était encore possible avant la Seconde guerre mondiale. On a pensé au fiancé, aussi, reprit-il. Il était dévasté. Ses copains l’ont beaucoup soutenu, m’a dit Edouard. Ils ont soutenu le frère de la jeune fille. Détail dont j’aurai dû me souvenir : il boitait. Il avait été réformé à cause de cela.
Oui, tous les deux eurent la même pensée : quelle chance que ce jeune homme, boiteux, soit Guillaume, le valet de ferme des Gamelins, qu’Emma avait bien connu ?