Carnet du grand écrivain – 44

Publié 17 novembre 2019 par Sharon et Nunzi

Carnet 44 :
Charles-Marie Liénart raconte, à nouveau, « l’accident de chasse » qui causa la mort de maître Jules Flandrin – et ses conséquences – à Hippolyte et Emma.

– Qu’est devenu son office ?
– Jules Flandrin fils venait de terminer ses études de notaire, tout comme je venais de terminer mes études de médecine. Il a donc repris vaillamment la charge de son père. Il aurait paru plus logique qu’il choisisse un gendre parmi ses clercs, pour ensuite l’associer à son étude : maître Flandrin n’aimait pas partager. Puis, il avait dû renvoyer un de ses clercs. Bien sûr, il ne l’avait pas présenté ainsi – il ne pouvait accuser ce garçon, qui tenait plus du vieux garçon si mes souvenirs sont exacts, de vol, vu les tripatouillages auxquels lui-même se livraient. Non, il dit que le cher homme avait eu besoin de regagner sa région natale pour soigner sa pauvre mère souffrante.
– C’était peut-être vrai, après tout.
– Disons sa pauvre mère abusive. Sa région natale n’était qu’à trente kilomètres, j’ai eu l’occasion de le retrouver lors d’un mariage, il avait paru fort marri de me voir, puis fort soulagé de constater que je ne lui parlais pas de maître Flandrin.
– Il nous faut cependant éclaircir un fait : qu’est devenue Jeannette Flandrin ?
– Je vous l’ai dit, martela Charles-Marie, elle est entrée dans un couvent. Ce n’est pas très romanesque, je le sais, cependant, il faut vous contenter de cette vérité.
– Quelle couvent ? demanda Emma.
– Je ne me suis jamais posé la question. Je n’étais pas très clérical, et j’ai célébré la loi de 1905.
– Vous vous êtes bien peu préoccupé de votre ancienne fiancée.
– Oui, répondit Charles-Marie franchement, je ne m’en suis pas préoccupé, c’est un fait. J’ai appris, au moment de la naissance de la seconde fille de Jules Flandrin, qu’elle était décédée, et qu’elle avait été enterrée dans le cimetière de son couvent. Je n’ai jamais su à quelle date exacte elle est décédée, c’est vrai. Voyez-moi comme un monstre d’égoïsme, je n’en ai cure. J’ai toujours déposé des fleurs sur la tombe de Caroline Lemasson, et sur celle de Graziella Lefort.
– – Caroline Lemasson, je me souviens que vous nous aviez dit qu’elle était morte accidentellement. Mais Graziella Lefort, qui était-ce ?
– Sa tombe est toujours visible, toujours fleurie au cimetière.
Il est des patients qui nous marquent plus que d’autres. Elle est morte d’une pneumonie à l’âge de quatorze ans. Son père, le directeur de la briqueterie de la ville, était mort six mois plus tôt. Et Graziella était amie avec ma fille Marie. Voilà, il n’est rien d’autres à dire, des morts comme il y en avait tant. Et pour Caroline, sachez qu’elle était ma sœur de lait, si vous voulez tout savoir.
– Ne venez pas me dire que sa mort accidentelle n’était pas accidentelle !
– Si, elle l’était. Elle s’est vraiment noyée dans la Seine, je peux même vous montrer où si vous avez vraiment envie de le voir avec vos yeux de fantômes. Son mari venait de la quitter. Et oui, à cette époque, c’était déjà possible ; il venait de la quitter, mais attention, pas de divorcer, non, il a simplement mis les voiles vers une destination inconnue. Même quand ses enfants se sont mariés, quinze ans plus tard, on n’a pu retrouver sa trace. Il existait une formule juridique pour pallier à cette absence – heureusement.
– Quelle couvent ? reprit Emma.
– Vous êtes obstinée ! Mais en quoi cela vous intéresse-t-il tant ?

– Il y avait un couvent dans un des hameaux de la ville. Pourquoi partir loin, comme vous avez semblé le dire ?
– Ma très chère Emma, je connais parfaitement ce couvent, puisque mes filles y ont été élèves. Oui. Les sœurs enseignaient, elles avaient – elles ont toujours d’ailleurs – l’obligation de travailler. Dans l’état où était Jeannette, il lui fallait un couvent lointain, et clos.
– Je suis désolé, reprit Charles-Marie, vous paraissez choquée, Emma, et il l’enveloppa d’un halo bienveillant. Je n’ai jamais voulu savoir. Ma mère en savait plus, certainement, puisqu’elle a su que l’enfant n’avait pas vécu. Elle l’a su par notre bonne, qui l’a elle-même su de la bonne des Flandrin, qui avait surpris une conversation. Je ne sais combien de personnes ont su, beaucoup sans doute.
– La mortalité infantile était forte à l’époque, murmura Emma.
– Elle est d’autant plus forte quand l’enfant est issu d’un inceste.
Le moins qu’Hippolyte pouvait dire, c’est que le fantôme du docteur Charles-Marie Liénart s’y connaissait pour glacer autrui.
– C’est pourtant simple : Jeannette était étroitement surveillée. Très étroitement. Pas de domestiques masculins dans la maison. Le jardinier-palfrenier-conducteur de la voiture couverte ? Au jardin, à l’écurie, éventuellement à la cuisine, mais certainement pas dans la maison. Jeannette ne sortait que dans la cour intérieure, soigneusement entretenue par sa mère, qui vouait une passion aux fleurs. Alors, je vous demande un peu, si ce n’est son propre père ou son propre frère, qui pouvait être le géniteur de cet enfant ?
– Madame Flandrin n’aurait rien vu ?
– Elle ne voyait pas grand-chose. Une légende veut que Jeannette soit revenue en ville pour se venger. Faites moi confiance, si elle était revenue, même âgée, même très changée, je l’aurai reconnue : les yeux ne changent pas. Si cela peut cependant vous rassurer, retrouvons son acte de décès.

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