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Carnets du grand écrivain – 43

Publié 19 octobre 2019 par Sharon et Nunzi

– Vous ne nous avez jamais raconté l’accident de chasse.
Charles-Marie eut un geste vague, las, comme s’il souhaitait renvoyer ce souvenir dans le passé.
– Je l’ai tant raconté. Je l’ai tant revécu. J’ai du mal à me souvenir ce qu’était la vie avant, et pourtant, elle n’était pas si simple.
Je devais me marier à Jeannette Flandrin. Je crois que ma mère regrettait ces fiançailles, parce qu’elle ne croyait plus que cette union mettrait fin à la rivalité entre nos deux familles, parce qu’elle recherchait une union plus prestigieuse à ses yeux : je focalisais, en tant que fils unique involontaire toutes les ambitions de ma mère. Elle avait vécu ce petit jeu des alliances et des contre-alliances avec son propre mariage et celui de ses soeurs, il n’était pas question d’amour, mais de profit, et de bonne entente, malgré tout : les Larmantin n’auraient jamais forcé une de leur fille à contracter une union qui lui aurait déplu. Ma mère a choisi de quitter sa région natale, tout comme ma fille a accepté d’épouser un aristocrate bourguignon. Hippolyte, sur ce sujet, je ne vous apprends rien.

Ce matin-là, nous partîmes à la chasse, moi, le notaire Flandrin, le pharmacien Viallard, et deux autres notables, Charles Morin et Daniel Courtain. Tous avaient l’âge d’être mon père, aucun n’était venu avec leurs fils, soit parce qu’ils étaient trop jeunes, soit parce qu’ils étaient souffrants, comme le jeune Jules Flandrin. Il n’était pas si malade que cela, il était simplement paresseux. Il s’est reproché toute sa vie de ne pas être venu ce jour là. Il m’a donc reproché d’avoir tué son père. C’est moins lourd à porter.
Avec nous, se trouvaient Albert Ancelin et Louis Clerc, nos deux rabatteurs. J’avais aussi mon propre rabatteur en la personne de François Lemasson.
– Ce nom revient souvient.
– Son père a été blessé le même jour que mon père a été tué en 1870. Sa mère effectuait des travaux de coutures pour nous. Sa soeur Caroline s’est noyée dans la Seine en cueillant des osiers. Et sa femme, Eugénie, et bien, c’était notre gouvernante, enfin, elle le deviendrait, pour l’instant, elle et George étaient mariés, avaient quatre enfants, et Marie, la cinquième, naîtrait deux ans plus tard. Percy, évitez de me lancer des regards noirs, je vous avais bien dit que vous connaissez l’histoire, même partiellement. François n’était pas tant là en tant que rabatteur, il était là pour me protéger, et m’empêcher de trop m’exposer. Cela ne risquait pas. Viallard, Morin et Courtin s’étaient mis en embuscade dans un taillis en attendant que le sanglier soit rabattu vers eux, ils n’auraient plus ainsi qu’à tirer et à le tuer – charge à Valentine Ancelin et Marie-Louise Clerc de cuisiner la bestiole.
J’avais stoppé net François, et lui avait dit d’attendre avec moi à l’orée de la forêt. J’avais emporté, en plus de mon fusil, un jeu de cartes, et cela me passionnait bien plus que les tirs. J’étais adossé à un arbre, François était assis à mes côtés, nous regardions le champ face à nous, et le pauvre était chargé d’écouter mes discours chargés d’ennui sur la chasse – je détestais, je déteste toujours – sur mon futur mariage, sur tous les sujets qui me passaient par la tête. Georges dodelinait de la tête en signe d’assentiment. Soudain, nous entendîmes un tir puis le silence, un silence anormal. Oui, si le sanglier avait été tué, il y aurait eu des cris de joie, s’il avait été raté, des grognements – les quatre chasseurs n’étaient pas si loin. Non, c’est un cri horrifié qui nous parvint. Moi et François toujours sur les talons, nous les rejoignîmes très vite. C’était Viallard qui avait crié, maître Jules Flandrin s’était suicidé. Il ne nous fallut que peu de temps pour nous mettre d’accord : son arme s’était enrayée, il avait voulu se rendre compte de ce qui s’était passé, le coup était parti et l’avait tué.
Pourquoi si peu de temps pour se mettre d’accord ? Parce qu’il était impensable, à cette époque, qu’un homme puisse se suicider, et donc être privé des sacrements de l’église.
– N’avez-vous pas craint, dit Alexandre Lebrun d’une voix tremblante, de couvrir un meurtre.
– Non.
La voix claqua, sèche.
– Ce que nous avons vu ne laissait pas place au doute. Il n’est pas besoin de vos experts modernes pour reconnaître un suicide. Viallard, Morin, Courtain étaient ensemble, ils reconnurent eux-mêmes qu’ils ne guettaient qu’une chose, ce fichu sanglier qu’Ancelin et Clerc devaient débusquer – bien sûr, la chasse s’arrêta là. Alors, monsieur l’écrivain, je veux bien que vous imaginiez un complot entre ses trois hommes, dont l’un fit un malaise en découvrant le corps, je veux bien que vous imaginiez que les rabatteurs aient pu s’allier pour tuer le notaire – pour quelles raisons, je vous le demande, eux qui n’avaient aucun bien, et ne travaillaient même pas pour lui. Je veux bien qu’une personne ait jailli de la forêt, qu’elle ait arraché des mains le fusil à maître Flandrin, et l’ait tué à bout touchant : il est plus simple de convenir qu’il a mis fin à ses jours. C’est lui qui a choisi de s’isoler, par rapport aux trois autres, pour, avait-il dit, avoir une chance de tirer en premier. J’étais resté à l’arrière. Nous avons tous eu l’impression de nous être fait rouler.
– Il n’a pas laissé de lettres.
– Non. Pas sur lui, en tout cas. Et s’il a laissé le moindre écrit chez lui ou à son étude, nous n’en avons jamais rien su.
– Pas d’enquête.
– Les accidents de chasse étaient nombreux, plus nombreux qu’on ne le pense. On ne put empêcher quelques rumeurs. Non, pas le fait que je l’ai tué pour hériter plus vite, le fait qu’il s’était tué parce qu’il était ruiné.