Carnet du grand écrivain – 41 bis

Publié 28 septembre 2019 par Sharon et Nunzi

Si on avait demandé à Lucien et à Jacques ce que cela sentait, dans l’air, en ce beau jour de 1940, ils auraient répondu : l’odeur de la trouille. Ils n’auraient pas pensé à la fraîcheur de l’herbe verte, à la douceur du parfum du chèvrefeuille, ou encore à l’âcreté de la bouse de vache, celle qui était là, à un mètre du fossé où ils étaient tapi. Non. Ils auraient parlé de la peur, purement, et simplement. Elle flottait dans l’air, elle s’étendait tout autour d’eux, bien plus forte que la puanteur de la fumée qui s’élevait là-bas, à l’autre bout du champ des Nortois.
– Ils sont allés plus loin qu’en 1915.
Lucien serrait les dents à cette remarque de Jacques. Oui, plus loin, bien plus loin. Pourtant, ils étaient déjà venus là, ici même, pendant la guerre de 70, alors que seules des milices bourgeoises avaient défendu ce qui ressemblait à une ville. Ce qui était pour eux, leur ville.
Seulement, les victimes de 1870, on n’en parlait pas. Elles n’étaient pas très nombreuses. Elles étaient même au nombre de deux. On ne pensait pas à l’époque que l’on érigerait un monument pour les victimes de la première guerre mondiale – parce qu’on n’imaginait pas un tel carnage. Parce qu’on avait perdu l’Alsace Lorraine aussi.
Non, ils auraient répondu, si un romancier, apprenti ou confirmé, leur avait posé la question :
« Qu’est-ce que cela peut vous faire ? Fuyons ! »

Vous allez me dire : « mais, cette scène, Lucien, Jacques, vous nous en avez déjà parlé ».
Oui.
Sauf que Percy, Alexandre Legrand, Charles-Marie, Hippolyte et Emma se trouvaient exactement à cet endroit, parce qu’ils avaient découvert…. mais laissons-leur la parole.

– Nous avons l’air d’une bande d’idiots.
– A qui le dites-vous ?

La voilà donc, la fameuse sente de Radicatel. Non, pas un village, pas un hameau, surtout pas un château, simplement, des terres agricoles à perte de vue, un fossé, des haies, un endroit pour se cacher. Comme si presque rien n’avait changé.
– J’ai l’impression désagréable, murmura Percy, de m’être fait rouler ! Hippolyte, « Radicatel » ne serait pas un de vos noms, par le plus grand des hasards ?
Hippolyte, les yeux rêveurs, semblait perdu dans ses pensées. Il éclata cependant de son rire suraigu.
– Non, nous avons laissé cette manie à d’autres familles. Nous nous appelons simplement « Carduel », nous n’avons jamais senti le besoin d’ajouter d’autres noms au nôtre, contrairement à nos charmants cousins de Nanterry. Je ne me sens guère le courage de chercher à la ronde les manoirs qui auraient pu s’étendre ici. Qui sait ? Il est bien des châteaux qui furent démolis, parce qu’en ruine.
– Je n’ai pas l’impression, souffla Percy, que quoi que ce soit ait été construit ici.
– Le temps recouvre bien des choses, reprit Hippolyte, mais là, je crois que vous avez raison. Je ne sens rien, aucune vibration. Encore un petit rigolo qui a voulu se doter d’un nom aristocratique.
– Ou d’un pseudonyme, dirent ensemble Percy et Charles-Marie.
– Vous pensez à quelqu’un en particulier ?
– Non, précisa Charles-Marie. Nous cherchons quelqu’un dont Radicatel est peut-être un nom parmi d’autres, qui aurait réussi à se fondre dans le bocage normand dans les années 1860, tout en faisant construire deux fermes identiques qu’il n’habitait pas, mais où il se rendait, avant de les vendre, lassé. Si je ne savais que c’était impossible, j’aurai pensé à mes grands-parents maternels que je n’ai pas connus. Ils ne manquaient pas d’ambition. Et si vous me dites « pourquoi, impossible ? » parce que j’aurai forcément connu cette part d’héritage.
– Et du côté de votre père ?
– Il ne possédait qu’un unique et grand domaine qu’il avait agrandi grâce à la copieuse dote de ma mère. Le peu que je sais de lui : il était pour l’expansion, agrandir de plus en plus le cercle, le cercle familial, le cercle de ses terres. Nous sommes loin de mes terres familiales.
– Mouais, termina Percy. Un progrès comme un autre. Sinon, Charles-Marie, comment le souvenir de cette sente vous est-il revenu  ?
– Je m’y promenais étant enfant. Ou plutôt, je m’y suis promené quelquefois, avec ma tante Justine, la jeune soeur de ma mère. Elle me chantait une comptine sur le seigneur de Radicatel, mais c’était tellement enfoui dans mes souvenirs que ce fut difficile à retrouver.
Emma, dit-il en s’adressant à la jeune fille, qui avait à nouveau sombré dans un mutisme morose, ma tante Justine est morte presque au même âge que vous.
Emma écarquillait maintenant les yeux, serrant dans son poing gauche sa médaille de baptême.
Je ne sais pas comment elle a connu ce nom, ce lieu, et je n’ai pas envie de déranger son repos pour lui demander. Nous sommes assez grands, assez vieux, pour trouver nous même.

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