L’envers des carnets du grand écrivain – XI

Publié 19 septembre 2019 par Sharon et Nunzi

Oui, un peu d’écriture, pour éviter de vous parler de l’enquête qui a lieu actuellement chez nous : comment le griffoir a-t-il traversé notre chambre pour finir juste à côté de la maison de toilette ? Non, revenons plutôt au grand écrivain et à ses cauchemars.

– Cauchemars, cauchemars, il faut le dire vite…
– Ah, si quand même ! Après ce qui s’est passé hier, j’ai rêvé que mes personnages protestaient parce que je n’écrivais pas le dénouement de l’histoire assez vite et que je préférai participer à l’émission « Sortez-moi de la jungle, je danse avec une starlette ». Comme si moi-même je ne savais pas que je patinais rageusement pour terminer cette intrigue, après mon énorme coup de blues post-hélicoptère ! Je ne veux plus d’aucune solution de facilité, promis, je ne cèderai pas à la tentation, je ne veux pas un retournement de situation tels que « ah, finalement, Emma n’est pas morte « de peur », elle a été assassinée, et elle sait très bien par qui ». La solution est peut-être là, juste sous nos yeux, ce que je me répète depuis six mois, ce n’est pas une raison pour mettre par terre tout ce que j’ai écrit. Je ne veux pas non plus me ronger les sangs à cause de prétention philosophique.
– ?
– Oui, je raconte des histoires, je ne veux rien prouver, rien démontrer. La seule chose que je veux dire – et encore ! c’est que la guerre a fait plus de victime qu’on ne le pense, qu’il y a eu des victimes civiles dès 1940. Dans les romans sur la seconde guerre mondiale, on trouve toujours deux catégories de personnes : les héros, les salauds. On oublie la majorité de la population, qui s’est contenté de survivre. Jacques Gamelin a dit aux allemands que c’était un accident.
– Vous avez repris votre histoire.
– Non, je vous parle de Guillaume, on est bien d’accord qu’il boitait et que les allemands n’avaient pas forcément de tendresse pour les personnes qui n’étaient pas en pleine possession de leur santé physique et mentale.
– C’est rien de le dire.
– Quand les allemands sont venus et qu’ils ont questionné Jacques Gamelin sur la boiterie de Guillaume, il leur a dit : « accident au cours d’une moisson ».
– Un historien vous répondra qu’en 19410, on ne savait rien, au fin fond de la campagne normande, de ce que faisaient les allemands.
– Oui, mais Jacques Gamelin avait pour principe de leur dire la vérité le moins possible.

***

– Je ne les aime pas, disait Jacques.
– Je n’aime pas les voir en France, lui répondit Lucien. Je ne pensais pas les voir occuper la France.
Alors, si l’on était dans un beau roman historique bien réussi, on vous dirait que Jacques et Lucien allaient créer un réseau de résistance. Non. Seulement, ils ne parleraient pas s’ils n’y étaient formellement obligés, à des soldats allemands. Ils seraient au courant de certaines choses, de certains faits, de personnes qui étaient cachées, puis qui partaient…Oui, il est des personnes qui collaboraient, comme partout. Pour Lucien, l’idée de converser avec des allemands était au-dessus de ce qu’il pouvait supporter. Alors oui, nous sommes au XXIe siècle, et la réconciliation est venue. En 1940, Lucien ne pouvait pas oublier ses deux années de guerre – et son bras mort, inutilisable, les lui rappelait aussi, même si à cause de lui, la guerre s’était terminée plus tôt.

Jacques avait débouché un litre de vin « un que les allemands n’auront pas ». Il avait invité Guillaume à boire avec eux – aussi.
– Et s’ils arrivaient ? Le couvre-feu !
– On aurait le temps de les voir venir, de les entendre. Nous sommes suffisamment isolés comme cela.
Jacques avait pris soin de cacher quelques bouteilles. Dans l’écurie. Sous un tas de foin. Tout au fond.
– Savez-vous qui est très proche de la Kommandantur ?
– Aucune idée, dit Lucien.
Enfin, si, il connaissait la famille qui vivait – malheureusement pour elle – non loin du magnifique manoir que la Kommandantur s’était adjugé, un jeune couple et leurs trois gamins. Il ignorait qui était proche d’elle.
– Eugène Dèspres. Le mari d’Elisabeth Flandrin. Je suis sûr que c’est elle, je l’ai reconnue. Elle devrait être contente, plus un Liénart ne vit ici.
Lucien se resservit. Elisabeth Flandrin, bon sang ! La dernière fois qu’il l’avait vue, c’était dix-sept ans plus tôt, à la mort de son père, mort dont on n’avait jamais levé le mystère, en dépit d’investigations poussées. Encore une. Lucien dormirait dans la grange, Gabrielle et les enfants étaient chez sa mère, à Rouen. C’est en les accompagnant qu’il avait croisé, dans les rues, les docteurs Liénart père et fils. Quelle n’avait pas été leur surprise ! Charles-Marie Liénart, un homme qui n’aurait pas dû vivre aussi longtemps pour voir la France occupée. Il se disait très diminué par l’âge, par les rhumatismes, il quittait la ville pour rejoindre sa fille en Bourgogne.
– Ma soeur, depuis son veuvage, est bien seule, précisa Edouard Liénart.
Lucien avait bondi. Voyons, Claire Liénart, devenue Nanterry par son mariage, était encore jeune…
– Son mari nous a quittés après une maladie fulgurante voici quatre ans déjà. Son château a été réquisitionné, mais elle a été autorisée à conserver quelques pièces pour elle-même, ses quatre fils mineurs et son beau-père. Mieux : notre père a eu l’autorisation de les rejoindre. Quelle générosité, murmura le jeune docteur.
Lucien avait acquiescé, très légèrement, le véritable message était limpide. Et il cherchait déjà un moyen de lui faire savoir que les Flandrin étaient de retour – et de quelle manière. Oui, Lucien se méfiait de tout, de tout le monde – sauf en la famille Liénart. C’est le vieux docteur qui l’avait rafistolé.

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