Carnet du grand écrivain – 34

Publié 23 avril 2019 par Sharon et Nunzi

XXXIV Cela bourdonnait dans la ferme. Cela râlait même. Voici que le grand-père d’Etienne affirmait vouloir dormir dans la grange, comme quand il était journalier. A son âge ! Il n’empêche : bille en tête et couverture sous le bras, il alla dormir… et bien dans ce qui était devenue une toute petite chambre d’hôte. Hippolyte, du regard, demanda confirmation à Emma.
– Oui, les journaliers avaient leurs chambres dans la grange. Toutes petites, mais chacun avait la sienne. Guillaume préférait dormir dans le grenier – dans le foin.

Après la guerre, monsieur Gamelin a voulu savoir qui avait fait cela. Lucien Pastourelle, l’instituteur du village, disait avoir vu une voiture qu’il ne connaissait pas, avec deux personnes assez jeunes à son bord. C’était avant le flux de réfugiés. Mais deux inconnus ne signifient pas deux meurtriers. Et pour tous les autres morts, là, cette fois-ci, c’était bien les allemands.

– J’en ai assez de cette histoire, soupira Emma, même si c’est mon histoire. J’aimerai tant être ailleurs.
– Guillaume aussi. Je vais lui rendre une visite.
– Ne l’effrayez pas.
– Il l’est déjà. Il n’aime pas cet endroit, et pourtant, il s’en éloigne [écriture quasi automatique, je ne sais pas pourquoi j’ai écrit cela]

Guillaume râlait. Cette ferme. Cette idée de chambre d’hôte. Ses souvenirs. Le corps d’Emma étendu sur le sol. Elle avait l’air si sereine. Jacques Gamelin était parti tout de suite en direction de l’hôpital de la ville alors que les bombardements venaient de commencer. Il ne chercha pas si quelque chose avait disparu. Quand on ne cache rien, on peine à penser que les autres puissent cacher quelque chose.
Guillaume, par exemple. Il s’appelait Guillaume Charles Louise – parce que sa grand-mère se nommait Louise. Louise tout court. Et quand elle était devenue mère à son tour de père inconnu – la bonne blague ! son fils, le père de Guillaume, avait reçu le prénom de sa mère en nom de famille. Il y avait un orphelinat pas loin, son histoire serait à écrire. La mère d’Emma avait fait promettre aux Gamelins que jamais sa fille n’y mettrait les pieds – ils avaient tenu promesse.

Ce jour-là, lui et monsieur Gamelin s’étaient réfugiés dans un fossé. Il s’était blessé en tombant, sa mauvaise jambe lui faisait encore plus mal que d’habitude. Non loin, se trouvait Lucien Pastourelle, qui lui aussi avait trouvé ce refuge, se foulant au passage sa bonne cheville.
– Vous n’avez pas connu les tranchées, Guillaume ? Moi oui, et cela commence à y ressembler !
– Taisez-vous, chuchotait monsieur Gamelin.
– Ils ne nous entendent pas, de là haut, et ils se fichent bien de nous.

Simple et efficace. C’est ventre à terre qu’ils regagnèrent la ferme, pendant que Lucien se dirigeait vers l’hôpital de la ville « parce que Gabrielle doit penser que, si je ne suis pas à l’école, c’est qu’il m’est arrivé malheur ». Il la retrouva, sa Gabrielle, et ils coulèrent encore des jours sinon heureux, du moins sereins.

A la ferme, tout était calme. Emma aurait dû être là. Elle y était. Morte. Ils étaient repartis, pour l’hôpital. Comme s’ils n’avaient pas déjà compris qu’elle était morte.

Etienne entra dans le grenier. Guillaume grogna.
– Il restait des photos. Nous n’avons pas eu le coeur de les jeter. C’était elle ?
Simple et direct. Presque la seule manière de parler avec son grand-père. Il n’eut pas besoin de répondre, son émotion parlait pour lui.
– Oui, finit-il par dire. Avec sa mère. Je me demande qui a pu prendre cette photo.

– Monsieur Gamblin s’était offert un appareil. Bizarre, non ? Il a voulu nous prendre en photo. J’ai l’impression que l’on tourne en rond.
– Et moi je pense qu’il faut laisser dormir Guillaume, et retourner au cimetière. La réponse est là, je le sens.

Hippolyte, fantôme optimiste.

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