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Carnet du grand écrivain – 32

Publié 16 février 2019 par Sharon et Nunzi

Et si, finalement, je laissais la parole à Guillaume, un peu ? Non pas Guillaume, l’ami policier de Percy, mais Guillaume, l’ancien garçon de ferme des Gamelins.

– C’est bien ici ?
Une demande simple. Une réponse toute aussi simple.
– Oui.

Guillaume étouffa très vite dans cette maison qui n’avait pas changé depuis quarante ans. ressentit très vite le besoin de sortir. Il étouffait. Rien n’avait changé depuis quarante ans, or c’était impossible. Quel esprit malade avait tenu à restaurer à l’identique, avec un sens du détail alarmant, cette ferme qui n’en était plus une ?

– Les premiers clients viendront à la fin du mois.

Guillaume n’écoutait déjà plus son petit-fils. Quand il lui avait fait part de son projet un peu fou d’hôtellerie à la ferme, il n’y avait pas cru. Oui, le tourisme campagnard avait de beaux jours devant lui, et la salle de cinéma de la ville ne désemplissait pas.
– Tu crois franchement que les parisiens vont venir ici pour aller au cinéma ? Voyons Etienne !
Son petit-fils avait pourtant tout étudié dans le détail avec sa compagne. A quoi bon avoir fait des études de commerce pour parvenir à un tel résultat, je vous le demande un peu.

Quelques mois plus tôt, lui et Agathe étaient tombés sur « une affaire », une ancienne ferme qu’ils avaient acheté pour une bouchée de pain, et qu’ils avaient rénové. Ou plutôt, des copains, qui se lançaient, avaient mis au point un plan de rénovation – aussitôt dit, aussitôt refait, ou presque, à l’identique.

– Nous avons même retrouvé dans les tiroirs des photos d’époque. C’est dingue, non ?
Une époque, oui, mais laquelle ? La sienne ? Ou une époque inconnue, figée dans le passé, irréelle ? La fameuse époque du c’était mieux avant, regardez les valeurs simples que nous nous transmettons, l’époque où tout allait bien – comme si on ne s’était pas moqué de lui pour son infirmité !

– C’est dingue. Agathe, Amélie, grand-père est formel, c’est bien ici !

Si jamais Agatha ou Amélie lui demandait plus de précision, il leur répondrait que ce n’était pas vraiment le moment. Bon sag ! Il aurait dû s’en mêler plus tôt, il aurait dû leur dire…

– Ceux qui t’ont vendu cette ferme t’ont dit qu’il y avait eu un meurtre dans cette maison ? Non, parce que, pour des personnes qui veulent de l’authentique, du comme avant, du brut, cela pourrait être un argument, non ?

Guillaume avait réussi à faire taire les deux perruches. Oui, il appelait Agatha et Amélie ainsi, il ne supportait pas ces deux parigotes qui connaissaient, disaient-elles, la Normandie mieux que lui, qui s’extasiaient sur le fait qu’il y avait des voitures – oh, mais pas de train, quel dommage.

– Il y avait un train, précisa Guillaume, qui était allé les chercher à la gare voisine. Elles n’avaient pas le permis, et son petit-fils n’avait pas encore investi dans une voiture. La ligne de chemin de fer a été bombardé pendant la seconde guerre mondiale. La reconstruire aurait coûté trop cher.
Deux perruches étonnées qu’ici aussi, il y ait eu des bombardements, des morts, des combats. Au risque de passer pour un vieux schnock, il leur rappela que la ville avait possédé son école militaire, et donc son carré militaire au cimetière. Que le monument aux morts comportaient beaucoup de noms, y compris d’amis.
– Ah, vous n’avez pas combattu ?
– Non, j’ai simplement survécu.

En tout cas, le silence régnait à nouveau dans la cour de la ferme. Comme il avait régné, à cette époque.