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Carnet du grand écrivain – chapitre 25

Publié 3 novembre 2018 par Sharon et Nunzi

Emma, Hippolyte, Charles-Marie, de dos, contemplent la ferme de la Belanguette, et repensent aux paroles énigmatiques des trois frères. Ils se disent que des événements sanglants ont eu lieu ici.
– Sanglants, sanglants, c’est rien de le dire. Cela se voit que vous n’avez pas vu les corps. N’importe quel clampin se serait rendu compte que la guerre n’était qu’une coïncidence.

Mais… Mais… qui s’exprimait ainsi ?
Alexander, le fils de Perceval.
– Qu’est-ce que vous foutez dans mon imaginaire ?
– Je voudrai bien le savoir aussi. J’étais en pleine séance de thérapie avec un patient vampire, nous naviguions dans son cheminement mental et j’ai croisé une autre voie mentale ouverte par trois personnes, cette fratrie de fantômes, là bas. Je vois ce qu’ils ont vu, et ce n’est franchement pas beau.
– Et pourquoi moi, je ne le vois pas ? C’est mon roman, après tout.
– Oui, mais je crois que c’est avant tout leur histoire, ils ont vécu ce jour-là quelque chose d’atroce, que la suite raviva.
– La suite ?
– Ce qu’ils ont vécu les jours d’après ! Clovis ne vous le dira pas, sa femme Claire est morte quelques jours plus tard. Il est resté seul, avec ses quatre fils, le dernier avait à peine un an – Claire, sa femme, a été tuée sur les routes de l’exode.
Célestin, le deuxième, ça va à peu près pour lui, mis à part ces quatre mois d’hôpital en 1917. A peu près.
Quant au plus jeune… Joseph-Marcel. Il travaillait à l’hôpital ce jour-là, et son frère, Célestin, désoeuvré, est venu lui donner un coup de main. Tout le monde courait à droite et à gauche, c’était comme si les murs s’effondraient sur eux, le crépi s’effritait et pourtant, c’était une journée véritablement lumineuse.
Jacques Gambelin est arrivé, portant Emma dans ses bras, il était affolé, il ne comprenait pas ce qui avait pu lui arriver, et personne ne comprenait, elle avait simplement l’air de dormir, elle semblait sereine, apaisée.
Puis, ces deux autres corps. Couverts de sang, torturés. Un homme, une femme, dans la cinquantaine. L’autre corps est tellement abîmé que ses traits étaient peu visibles. On aurait dit une femme, elle portait une longue robe noire épaisse, comme une gouvernante, une robe hors de saison, en ce mois de juin si chaud.

Gabrielle Pastourelle était là, dans l’hôpital. Ancienne institutrice, elle avait cessé d’enseigner pour se consacrer à son mari et aux enfants qu’ils avaient eu – quatre enfants, tous de futurs enseignants, ne le sachant pas encore. Coïncidence ? Oui, oui tout simplement – en ce jour de guerre, on se retrouvait dans des endroits où l’on n’aurait pas songé à se voir. Son mari était en train de rentrer chez eux – et il s’était trouvé en plein dans la zone des bombardements. Il s’était caché jusqu’à ce que cela cesse. L’héroïsme ne peut rien contre les bombes.

– Alexander McKellen, voulez-vous bien foutre le camp de mon imaginaire ?

– Difficile monsieur Legrand : je ne sais pas comment j’y suis entré !