Retour au Tas de Pierre – VI

Publié 3 août 2016 par Sharon et Nunzi

Guillaume Berthier termina sa journée ordinaire au centre de formation. La paperasse, la vie quotidienne avec les autres enquêteurs lui manquaient – un peu plus qu’il ne l’aurait cru. Avant de rentrer chez lui… Non, il ne passerait pas à l’hôpital voir Antoine, il se rendrait au cabinet de maître Devour, l’avocat d’Antoine qui était en train de préparer le procès en appel.

Guillaume n’aimait pas vraiment les avocats, il les fréquentait le moins possible. Aussi, quand il avait dû en trouver un pour Antoine, il s’était trouvé fort dépourvu de renseignements pratiques pour trouver un bon avocat pénaliste. Et il ne révèlerait jamais comment il avait rencontré celui-ci.

Maître Devour avait jailli de… d’où, au juste ? Le commissariat ? Sans doute. On était au tout premier jour de la garde à vue d’Antoine.
– Pouvez-vous dire à votre ami d’être raisonnable ? Je sais, je sais, ce dont il est accusé de l’est pas. Cependant, je ne puis défendre une personne qui me récuse.

Mon ami. Comment expliquer ? Comment expliquer aux jeunes recrues d’aujourd’hui que non, jamais Guillaume Berthier n’avait tué quelqu’un avec son arme de service. Il n’avait même jamais été amené à tirer sur quelqu’un. Pas un vrai flic ? Si l’on veut.
– Colombo, Maigret.
Quand il était enfant, ils étaient les deux enquêteurs qui le fascinaient. Et il ne se souvenait pas les avoir vus canarder leurs suspects fréquemment. De même, ce n’est guère lors d’un interrogatoire que l’on se retrouvait une arme à la main. Ah si, toujours dans ces séries télévisées dans lesquelles le flic commence à jouer les cow-boys. Dans quelle mesure leurs créateurs conçoivent-ils leurs « héros » (penser à faire la liaison) comme des figures encourageant les jeunes à embrasser cette profession ? Sans grand succès, d’ailleurs, contrairement aux émission culinaires qui donnent envie de devenir un grand chef, mais pas forcément dans la cantine du collège du coin.

Guillaume s’égarait – un peu. Il avait travaillé deux ans avec Antoine, deux années pendant lesquelles il n’avait certes pas tout partagé avec lui (Guillaume parle peu), mais deux années pendant lesquelles il avait cru apprendre à connaitre son lieutenant, un jeune homme assez nonchalant, pas fan des rapports à rédiger, aimant bien sortir avec sa fiancée, Luna. Ils avaient l’air très heureux ensemble. L’air.
– On fait comment, pour vivre après cela ? avait dit Guillaume à maître Devour. On fait comment pour vivre en se disant qu’on n’a pas été foutu de cerner la personne qui était devenue votre ami, qui réprouvait la violence sous toutes ses formes, qui a vu ce que cela faisait, l’impact des balles dans la chair et qui l’a fait quand même ? Et pas qu’une fois.
– C’était habituel, qu’il rentre chez lui avec son arme de service ? demanda maître Devour.
Guillaume avait finalement réussi à convaincre Antoine d’accepter l’aide qu’on lui proposait, même si, au creux du ventre, Guillaume avait les entrailles nouées et se disait que c’était d’une aide bien supérieure qu’Antoine avait besoin.
– Je ne sais pas, répondit Guillaume. Je ne sais vraiment pas. Je ne comprends pas comment on peut rentrer dans sa chambre avec son arme de service, dégainer et tirer comme ça, sur sa compagne, sur son amant.
Aucune arme chez Guillaume – principe de précaution quand on a une fille, même un week-end sur deux. Puis, il se le répétait, il n’était pas entré dans la police pour porter une arme. Comment pouvait-on désirer porter une arme ?
Guillaume était parfois qualifié de « naïf », ou d' »idéaliste », amateur de sentences toutes faites. La violence, c’est ce qui survient quand tout le reste a été vain. Et il le pensait.
Maître Devour devait être débordé, il n’en laissait jamais rien paraître. Il demanda en premier des nouvelles d’Antoine. Elles n’étaient pas très rassurantes. Une enquête (une de plus) était ouverte pour savoir comment Antoine avait pu… avait réussi… à se procurer de quoi se suicider. Guillaume était parvenu à le dire. Et il avait beau être lui aussi un « professionnel du droit », il était complètement largué au milieu de la procédure d’appel.
– Pour reprendre votre terme, je me sens largué depuis le début avec un client qui est très conscient de ce qu’il a fait, n’a aucun remords, pas plus que de regret, et semble se moquer de tout. Cette tentative de suicide s’inscrit dans la lignée de ses actes, elle semble ne pas avoir de sens.

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